Foro sobre Arturo Pérez-Reverte
Un lugar de encuentro donde "discutir" sobre la obra del escritor Arturo Pérez Reverte

Filemon escribió el día 17/07/2008 a las 16:54
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Flaca, est@s no saben que lo que realmente te gusta...
...es que te digan cosas bonitas en francés:



Pendant lété, chaque jour, un grand écrivain étranger offre une nouvelle inédite commençant par la même phrase de l« Odyssée » dHomère. «Ulysse prit le sentier rocailleux qui monte à travers bois, du port vers la falaise. Il allait à lendroit quavait dit Athéna… »

À terre les bateaux pourrissent.
Il tourna le dos au port et séloigna de la mer sans regarder en arrière, conscient quil ne foulerait jamais plus le rivage. En laissant derrière lui les grues, les débarcadères et les grands bateaux amarrés aux quais, il fut surpris de néprouver ni mélancolie ni nostalgie. Il sifflait un air de jazz improvisé, suivant la cadence de ses pas sur les gravillons. Le chemin lui semblait étonnamment escarpé et stable, habitué comme il létait à la surface lisse et oscillante des ponts des navires. Méfiant, il mettait un pied devant lautre avec la précaution de ceux qui trouvent trompeuse limmobilité de la terre ferme. Il cherchait le gardien de porcs, et cette pensée lui arracha un sourire intérieur grimaçant et amer.
«Cet homme, lui avait dit Athéna, détient la clé de ton destin. La clé de ton retour chez toi.
Mais… pourquoi dois-je rentrer ? lui avait-il demandé en shabillant près dune fenêtre doù lon voyait le port, le bateau ancré et un phare qui sélevait au loin.
Je ne sais pas, avait répondu la femme aux yeux verts en couvrant dun drap la nudité de sa poitrine. Ce qui importe, cest que tôt ou tard, tous le font.»
Pendant quil marchait en humant le parfum des pins qui ombrageaient le versant, il se rappelait toutes ces années passées. Ce même sentier en sens contraire, vers la mer. Les hommes jeunes au sommeil agité, des gouttes de pluie dans le cœur et laventure au fond des yeux, qui descendaient la côte avec lui, remuants et bruyants, en groupe comme des garçons dissimulant leur incertitude, chacun courant derrière sa singulière baleine blanche. Les femmes immobiles en haut de la dernière colline, qui les regardaient séloigner en silence, promises à une longue solitude, à faire et à défaire des tapisseries en élevant des enfants qui emprunteraient à leur tour le chemin de leurs pères. Condamnées à vieillir près de lâtre en ruminant de sombres pensées tandis quentre un verre de vin et une chanson ils tisseraient des destins épiques retracés ensuite par des poètes, des romanciers et des metteurs en scène dans la partie visible et durable, du côté lumineux de la trame.
Il perdit le fil de lair de jazz improvisé, puis le retrouva grâce à la cadence de ses pas sur la terre. Il évoquait encore ses souvenirs en senfonçant dans le bois par le sentier abrupt qui serpentait le long des collines. Les nuits noires où, cuirassé de bronze, il tremblait de froid dans le ventre de chevaux de bois, attendant avec ses compagnons le moment propice pour sortir et combattre. Les tempêtes dune fureur incroyable, la mer blanche décume et battue par le vent. Les soirées de quiétude absolue, la voile détendue grinçant sur le mât, sous un soleil qui changeait en plomb fondu la surface de leau calme et plane. Des grottes de cyclopes, de dangereux repaires de Circé, des murs de Sarajevo au pied desquels des centaines dhommes tombaient, couverts de poussière. Des missiles sécrasant sur des chars de combat, des tours jumelles sécroulant, des incendies à lhorizon, des yeux desclaves effrayées, des couloirs de palais glissants de sang où, dans les bûchers rougeoyants, se découpaient des silhouettes victorieuses chargées de leur butin. Des cuisses de femme entrouvertes dans la pénombre. Des îles lointaines où les mandats darrêt narrivaient jamais. Et le silence.
Il regarda ses mains ridées, marquées, au revers tavelé de premières taches de vieillesse. Des taches, des rides et des cicatrices semblables à celles qui dégradaient la peau de son visage sous ses cheveux gris et sa barbe poivre et sel. Dautres navaient pas eu le temps de vieillir comme lui, se rappela-t-il. Ils étaient arrivés au bout du chemin avant lheure où les questions sont assorties de réponses, quand tout était encore vierge, simple et facile. Naviguer, survivre, tuer et mourir. En solitaire, il sengageait à présent sur le chemin du retour parce que la femme aux yeux verts le lui avait demandé et que les autres avaient disparu lun après lautre, la plupart dans la force de lâge, héros au cœur aussi pur quambitieux, conscients que la gloire, laventure et leur propre réputation les engloutissaient. Ils savaient quils seraient dune manière ou dune autre célébrés par les dieux, les poètes et les hommes. Vengés par leurs amis. Cétait facile, de périr ainsi dans la tourmente ou les feux de la bataille, de séteindre au milieu du sang versé par lennemi. Simple et direct, sans hésitations ni raccourcis à prendre. Bonjour et au revoir. Marbre, photos, postérité. Nimporte quel imbécile pouvait encore y aspirer en ces temps reculés. Pleurés par leurs compagnons et leurs femmes. Et par des centaines de générations à venir.
Il regardait toujours ses mains et il lui sembla remarquer des traces de sang sous ses ongles. Il tenta de situer ce sang dans sa mémoire et finit par y renoncer, découragé. Trop de mers, trop dabordages, trop de villes assiégées, trop de Troie brûlant dans son dos, trop de flots sillonnés sous un ciel déserté par les dieux, du haut duquel ils ne dérangeaient plus personne avec leurs haines et leurs faveurs. En fait, il pouvait sagir du sang de nimporte qui. Dun ennemi ou dun camarade. Peut-être même du sien.
Il se frotta les doigts sur les jambes de son pantalon. «Et quarrive-t-il quand on ne meurt pas ? se demanda-t-il soudain. Quand on continue de vivre, quon marche loin, quon se souvient ? Que les cheveux blanchissent pendant quon se souvient ? Que se passe-t-il quand Patrocle et Hector survivent et finissent par sappeler Ulysse et arriver sur des mers et des terres administrées par des douaniers, des fonctionnaires et des citoyens exemplaires ? Par des cyclopes raisonnables ? Dans des cavernes où, pour subsister, il faut sappeler Personne ?»
«Le monde se divise, songea-t-il, entre les hommes qui ont du sang sous les ongles et ceux qui nen ont pas. Ou qui ne le voient pas. Le sang des autres ou de soi-même. Le sang de ce que nous avons été. De ce que nous sommes.»
Il continuait de marcher, perdu dans ses pensées. Il ne sifflait plus aucun air. Le sentier devenait plus ardu, plus pénible à gravir. Il sarrêta à mi-côte, fatigué, sans céder à la tentation de se retourner pour regarder derrière lui, vers la lame étincelante de la mer quil savait dans son dos, visible à travers la cime des arbres. Il demeura ainsi un moment, à regarder le sentier qui sinuait devant lui, pris dun immense dégoût à lidée de poursuivre. Son désintérêt pour le chemin qui lui restait encore à parcourir jusquà la cabane du gardien de porcs tout un symbole davenir immédiat , pour le palais dIthaque et tout ce quAthéna, la femme aux yeux verts, avait disposé à son égard nétait pas dû à ce quil abandonnait. Il navait pas cette sensation gênante, composée à la fois de paresse et dincertitude, parce quil séloignait du port, mais plutôt à mesure quil senfonçait davantage dans des terres qui lui étaient devenues complètement indifférentes au bout de tant dannées. «Le Nostos des héros», songea-t-il, sarcastique. Le retour. Lidée de se diriger vers un foyer dont il avait oublié la chaleur, de toucher la peau fanée dune femme devenue étrangère, dentendre les pas dun fils quil navait pas vu grandir lui devint brusquement insupportable.
Il en conclut quaucun des fantômes quil transportait avec lui nétait lié à tout cela.
Indécis, il entendit des chiens aboyer au loin. Cétaient des aboiements de jeunes chiens, nés après son départ, insensibles à lodeur de son corps, au contact de ses caresses et à la discipline de ses mots. Les vieux chiens comme Argos étaient sûrement morts, songea-t-il, ou trop âgés pour flairer en lui le maître jeune et vigoureux qui était un jour parti dans des contrées lointaines, derrière un rêve qui, périodiquement, jetait des centaines de bateaux à la mer et des milliers dhommes à laventure la belle Hélène, lEldorado, la chasse à la baleine nétaient que des prétextes pour accomplir le vieux rituel. «Je suis devenu celui que ses chiens ne connaissent pas», se dit-il.
Tout à coup, il se représenta lavenir. Des jours de pluie interminables près de lâtre et dune femme aux seins flétris, désormais inconnue, tissant en silence tandis que lui, appuyé contre la fenêtre, regarderait le paysage gris en se rappelant dautres lieux, des mers bleues, des ciels lumineux, le vent apportant des odeurs de résine et de miel, des jeunes filles étonnées par son corps nu sur la plage, parmi les débris du dernier naufrage. Du feu fait de bois flotté à côté des navires échoués sur le sable, des visages rougis dans la lueur des flammes, des souvenirs de camarades vivants ou morts, des récits dexploits, de batailles, de dangers, de belles déesses baisant le front des agonisants, de jeunes dieux sinterposant entre les flèches afin de protéger leurs élus. Lirresponsabilité du guerrier et du marin qui quittent tout pour traverser lune après lautre les lignes dombre successives. «Les bateaux et les hommes se perdent surtout à terre, lui avait dit un jour un vieux capitaine. Ils se fracassent contre les rochers ou pourrissent.»
Il regarda encore un instant le chemin et sourit au bout dun moment. Cétait un sourire en coin, sans humour, désespéré, qui ne sadressait quà lui-même. Alors il se détourna du sentier qui montait et pivota lentement pour admirer la mer scintillant en contrebas, près du port. Il demeura un instant ainsi, puis pencha la tête et rebroussa chemin, descendit jusquà ce que lodeur de la brise saline eût masqué celle des pins et quil eût cessé dentendre les chiens.
Il resta tout laprès-midi au port et ne regagna le bateau quà minuit passé. Il marchait dun pas mal assuré et fredonnait sans desserrer les dents une vieille chanson damour, de mer et de guerre que lui avaient apprise des hommes morts vingt ans plus tôt devant les murailles de Troie.
«Tu es descendu à terre, pour finir ? lui demanda lun de ses compagnons.
Oui, répondit-il en haussant les épaules, mais je ne suis allé que jusquau premier bar.»


http://www.lefigaro.fr/livres/2008/07/17/03005-20080717ARTFIG00254-arturo-perez-reverte-.php


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